Pour mettre l’eau à la bouche

Arrêt sur image

Philippe et Liliane n’avaient pas voulu habiter dans l’une de ces maisons quelconques, toutes les mêmes, bâties sur un terrain plat dans la plaine de Saint Mathieu de Tréviers. Ces lotissements uniformes, très peu pour eux. Ils voulaient abriter leur amour dans un décor poétique et fuyaient comme la peste ces endroits confortables et aseptisés qu’ils appelaient bien injustement « des HLM horizontales ». Non, eux étaient poètes et jardiniers, rêveurs et amoureux ; ces doux dingues s’étaient entichés d’une vieille maisonnette en pierres, tout en haut de la colline, à l’extérieur du vieux village de Saint Mathieu. Il fallait pour y accéder lorsqu’ils emménagèrent, en 1991, emprunter une étroite route en lacets qui grimpait, laisser sur la droite les ruelles étroites et poursuivre en direction du château de Montferrand. C’étaient les ruines du château en réalité : imaginez les restes d’une forteresse médiévale, un semblant de tour et de remparts en grande partie effondrés, tout en haut de l’une des collines boisées. Le promeneur qui voulait les approcher devait emprunter un rude sentier de pierres et de caillasses qui attaquait la pente parfois très frontalement, souvent en zigzagant, mais toujours dans les senteurs délicieuses de la myrte, du polygonum, du lierre, et les yeux charmés, selon les saisons, par les couleurs des cistes blancs ou mauves, des bleus romarins, des chèvrefeuilles jaunes et quelquefois rouges, et du thym mauve si odorant aussi. Leur choix s’était porté sur cette maison, moins pour la qualité de son habitat que pour la beauté et la tranquillité de cet environnement. Surtout que, si elle était petite, elle offrait l’inestimable avantage, à leurs yeux, d’être abritée des regards derrière des murs en pierre d’au moins trois mètres de haut, et entourée de trois mille mètres carrés de jardin sans le moindre voisin alentour. Ils vivaient là, heureux (pour toujours croyaient-il, les naïfs !) et nus car le coin est chaud de mai à octobre, désert aussi, leur laissant tout loisir de s’aimer librement d’un amour très sensuel. Impossible d’expliquer cette façon de vivre, d’autant qu’avant de rencontrer Liliane, Philippe était peu porté sur la chose.

C’était un homme très différent de l’image qu’il projetait. Au physique, sa grande taille proche des deux mètres nous dominait sans méchanceté. Il était mince et ne faisait pas étalage d’une musculature particulière. Longiligne, peu poilu, les muscles comme effilés, rien d’apparent vraiment. Eh bien détrompez-vous. Ce type se shootait au sport. Il ne pouvait pas s’en passer ; il ne voulait épater personne, il le faisait uniquement par plaisir. A six heures du matin, quel que soit le temps, il sautait du lit et enfilait sa tenue de course pour galoper dans les caillasses jusqu’au château. Croyez-vous que cette heure de raid solitaire lui suffise ? Pas du tout. Après sa journée de maçonnerie, il enfourchait son vélo et filait sur les petites routes de campagne à travers les vignes et les garrigues. Les jours de repos, il lui fallait beaucoup plus : canoë, VTT, course, volley, tout lui était bon. C’est aussi pour ça que la gironde Liliane en était tombée raide dingue. Gironde et non pas ronde, encore moins grosse, Liliane était une femme jocondement enrobée, désirable d’ailleurs avec ses formes de partout, joliment musclées où il faut, et sa peau laiteuse. Car elle comme lui étaient blancs de peau, tout méditerranéens et naturistes qu’ils soient. Liliane n’avait donc pas mis plus de 10 minutes à comprendre que Philippe était l’homme de sa vie, dès leur première rencontre au village ; elle avait 26 ans, lui 29. Ils formaient un beau couple en dépit de leurs différences : il était manuel et sportif,  elle ni l’un ni l’autre ; elle travaillait à la bibliothèque et ne faisait un peu de sport qu’épisodiquement ; elle aimait surtout être avec les autres, papoter, jardiner, visiter sa famille. Philippe, au contraire, était réservé, et pas seulement à l’égard des tiers. Au début, il l’avait été aussi envers Liliane. Parce qu’il était timide et qu’il sortait d’une relation amoureuse aussi longue que tumultueuse, de quoi douter de lui, d’elles, de la vie à deux. Mais Liliane l’avait rassuré; sa tendresse l’avait enveloppé de chaleur et la vénération qu’elle lui vouait l’avait flatté. Au début, comme souvent, tout alla très bien entre eux. Leur entente parfaite sautait aux yeux. Ce n’est qu’après cinq ans de vie commune que de minuscules lézardes apparurent. Aux premiers coups de griffe de Liliane rappelant Philippe aux contingences de la vie à deux (tu pourrais faire les courses de temps en temps quand même !), à ses premiers reproches sur la place qu’il donnait au sport, il se braqua.

– Tu le savais en venant vivre avec moi que j’ai besoin de bouger, non ?

– Oui, mais enfin j’aimerais sortir de temps en temps, tu vois ?

– Et moi, je trouve qu’on est très bien ici, peinards.

– Bien sûr, mais rien n’empêche de s’ouvrir aussi aux autres.

– Bof.

– Et puis, Philou chéri, j’ai envie d’un enfant de toi.

A ces mots, Philippe se raidit, malgré le doux diminutif; elle le vit de suite à ses gestes, puis au ton de sa voix et au choix de ses mots.

– On est trop jeunes pour avoir un enfant. Je n’en veux pas d’un enfant. Plus tard peut-être…

– Pourquoi peut-être ?

 …….

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