Une présentation narrative du concours de nouvelles, sur le site du cimetière du Père Lachaise

Lorsque tu passes devant certaines tombes, au Père Lachaise, toute sonorité, tout bruit ambiant, semble cesser. Tu ressens un frisson et c’est alors que tu perçois comme un murmure.

C’est que les morts, ici, ne restent pas tranquilles, ils marmonnent, ils marmottent. Du coup, je me suis adressé à eux, je les ai interpellés :

Alors, c’est la célébrité qui vous empêche de dormir ? Les éternels passages de thuriféraires troublent-t-ils votre repos ? Ou bien, mais je n’ose y croire, vous vous intéressez aux vivants… Mais alors, plutôt que de murmurer, à notre passage, au lieu de faire des messes basses de tombe à tombe, ou des meetings, peut-être, dès que les gardiens ferment les grilles derrière nous, exprimez-vous carrément, devant ceux qui se prétendent encore des vivants ! Racontez, ne nous laissez pas de doutes sur vos échanges, vos hypothèses, vos jugements ! Je suis sûr que vous nous jugez, que vous épiez nos propos, que vous philosophez sur le temps qui passe et la vie bonne qui fout le camp, ce n’est plus comme à l’époque…

Je vais vous aider, tiens. Des vivants vont vous aider, des gens bien intentionnés, bien à l’écoute. Ils vont s’asseoir, se recueillir, s’intéresser à l’un ou l’une de vous, à un petit groupe si vous leur confiez le secret de vos affinités post mortem. Ils vont vous entendre, vous, aujourd’hui, vos pensées, vos histoires. Mais soyez tranquilles, nous ne dirons pas que c’est vraiment vous. On va présenter ça comme un concours de nouvelles, pour commencer, comme si c’était nous qui l’organisions, comme si les auteurs inventaient par eux-mêmes. Avec un thème : tout ce que je viens de vous dire, mais on va l’intituler par exemple « Au cimetière du Père Lachaise, les morts communiquent, ils s’expriment, ils racontent », et on y met un règlement, ça détourne l’attention : la police de caractère c’est du, etc, etc… ça vous tente ?

Jean-Marc BLANCHERIE
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Je reviens tout juste de Roscoff, absorbé dans mes pensées, tournées vers Alexandre Dumas, qui repose au Panthéon, et voici que je me retrouve, comme par magie, au cimetière du Père Lachaise ! Vivant, rassurez-vous. Mais quelque chose cloche. Je n’ai plus maintenant qu’une idée en tête, une obsession bizarre, trouver la tombe de Francis Blanche.

Je harponne des visiteurs, je m’empare de leur plan : « Il est enterré où, Francis Blanche ? » ; « il est bien ici ? ». Aucun ne sait. En fait, ils viennent voir leur mort, leur idole, le reste…

Bon, je vais me calmer. Zen. Rentre en toi-même, et cesse d’agir bêtement. Je me calle entre les seins d’une magnifique statue, je ferme les yeux, et j’écoute. D’abord un murmure, une sorte de crissement. Ça vient d’entre deux tombes. Non, trois, plus peut-être. D’un tombeau à l’autre, des paroles presque distinctes maintenant. Comme des rires qui grincent. Je me sens de plus en plus mal à l’aise. A l’aise… Èze ! Francis Blanche, il est à Èze ! Je fonds, je voudrais disparaitre six pieds sous terre. Ah non ! Pas ça ! Sous terre comme sur terre, ils se moquent de moi ! Les morts me narguent, ricanent. Comment s’en tirer ? Leur expliquer. Voilà, j’ai dit Francis Blanche, mais en fait c’est vous que je cherche, avec vous que je veux parler, les célébrités, comme lui, des arts, de la Cité, tous ceux qui ont quitté le monde, enfin, en apparence, en y laissant une œuvre. D’ailleurs, voilà : c’est pour un concours de nouvelles que je vous contracte, pardon, contacte…

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Dans les allées de cimetière, je marche toujours sur la pointe des pieds. S’agit de ne pas déranger les habitants dans leur sieste.

J’hésite entre Molière et La Fontaine. Trop facile, ou à l’inverse, j’ai sans doute mis la barre trop haut… Ils ne méritent ni l’un ni l’autre d’être traînés dans mon écriture à deux balles.

Ce concours de nouvelles, cette idée de faire parler les morts du Père La Chaise, entre eux, ou avec nous. Piaf tomberait amoureuse une fois de plus ?

Tout est permis en littérature, la fiction dépasse la réalité parfois, même si c’est bien plus souvent le contraire…

Me voilà à pied d’œuvre, embusqué derrière un mausolée de granit, à l’affût d’une idée. Des gens passent, regardent les noms, les dates, et s’exclament en chuchotant : t’as vu ? C’est machin…

Je suis plongé dans cette pensée quand une sourde rumeur se fait entendre à mes oreilles, semblant sortir du monument, un ronflement un peu sourd comme un vinyle qu’on fait tourner tout doucement avec le doigt. Des mots que je distingue mal. Il est question de siècle, de poison, de guerre, de famille maudite. Une voix d’homme. Un gémissement de femme lui fait écho. Un silence auquel succède, provenant du sol, une autre voix assourdie. Alors c’est donc bien vrai, il y aurait une vie après la mort ? Les fantômes règlent leurs comptes de tombe à tombe ?

Ma décision est prise, je vais revenir avec un dictaphone, ma nouvelle ne sera pas une fiction…

Christian Vanlierde

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ls sont encore revenus. Dès que je me suis endormi.Une horde de morts. Mais pas n’importe qui. Des connus, qui ont su trouver à Paris le lieu à la mode où l’on se doit d’être enterré. Que diable, quand on est célèbre, ça ne peut être que pour l’éternité ! Tous du Père Lachaise. Ils ont cru m’impressionner, avec leurs visages effacés, leurs mouvements lisses, leurs mots inarticulés. Ils ont cru que j’allais marcher, me comporter comme l’éboueur du petit matin parisien. Et hop ! Dans la benne ! Je mets vos parchemins, vos mémoires, vos manifestes, sur le site pere-lachaise.fr Mais c’est que vous ne vous rendez pas compte de ce que c’est maintenant, avec Internet. Il ne suffit pas d’être là, sur un site, pour être lu, ou pour entrer en contact. Surtout quand on est mort ! Vous me harcelez avec vos souvenirs, vos égos défraichis,.. Vous partez ? Vous êtes dépités ? Mais non, je regrette, revenez, revenez ! J’ai une idée. Ça va vous plaire ! On va vous donner la parole, vous allez pouvoir parler de vos rencontres, entre vous et avec nous, les vivants, les simples visiteurs. mais alors, de manière organisée, n’est-ce pas ? Vous allez concourir. Oui, un concours de nouvelles !

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Ils sont amusants, parfois, ou même touchants, mais maintenant je suis fatigué.
Tant d’années qu’ils viennent s’asseoir sur moi, boire, parler, bien sûr fumer, délirer, ou bien écrire dans tous les sens. Même l’éboueur qui vient éructer ses humeurs près de moi, et feuilleter de ses doigts potelés des écrits mystico-fumants. A croire qu’ils veulent faire unconcours de nouvelles. Les pauvres ! Je ris tout seul,  de voir leur tête.
Peu de chance que ça marche, je vois bien leur allure, et surtout j’entends leurs voix : rauques, et surtout vulgaires, ou insipides : pas une once de poésie, non vraiment. Boire ne suffit pas. Ils ne savent même plus rêver, peut-être ! Je les plains, j’ai bien fait de m’en aller. Les portes, ils ne les atteindront pas, les pauvres. Les portes.

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